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Transsiberien

Une ballade pour mémoire. Elle était assise à côté de moi, elle n’avait pas d’âge. Un âge avancé c’est certain de par ses cheveux d’argent. Mais pas de certitude. Le train démarre, un TGV tout ce qu’il y a de plus banal. Mais pas pour elle, elle était déjà dans ses souvenirs, elle était ailleurs en d’autres temps. « Parle-moi d’avant, parle-moi des miens, des rires et du sang, des temps anciens. » Voilà sa complainte alors que nous nous éloignons de Paris, à 300 kilomètres par heure. Je ne la connais pas. Que lui dire ? Elle continue : « Tu sais les trains, quand j’étais enfant, on y mettait des gens, des enfants, oui des enfants même. C’était la guerre. » Me dire ça à moi. Oui, bien sûr que je le sais. Je suis juive. Je n’ai pas le choix de ne pas le savoir. C’est dans mon sang, c’est dans ma chair, c’est dans toutes les histoires qu’on m’a racontées pour m’endormir. « Oui, répondis-je, et à l’arrivée on leur a pris leur bien maigre et dérisoire bagage, on leur a demandé leur nom, le…

Besogneux

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Alors on en est là ? On en est encore là ? À nouveau là ? À demander aux gens de rentrer dans des cases ? À les catégoriser et hiérarchiser ? Finalement c’est le sport national de l’humanité cette histoire… Alors très bien ! Jouons ! Race ? Besogneuse !
Oui. Et je le porte avec fierté ! Ce n’est pas dans vos listes ? Je vais vous expliquer ce que c’est « besogneux ». C’est le mot que vous cherchez toujours, quand vous souhaitez catégoriser cette armée de métèque, comme vous dites du bout des lèvres, que vous regardez avec mépris, qui vous paraît pitoyable, à simplement être poli et travailleur. Ces travailleurs de l’ombre. Pas par timidité, pas par peur de la lumière. Simplement que nous ne sommes pas des papillons de nuit qu’elle subjugue au point de s’immoler. Nous sommes des fourmis, oui, nous aimons la lumière, le soleil écrasant, mais on n’en fait pas tout un plat. Nous ne faisons pas de vagues. Nous sommes la vague à contre-courant des discours bruyants.
Besogneux, c’est tout c…

Hamlet ou l'exil - chapitre 21

Chapitre 21. Rencontrer le monde entier. 12 septembre 2014 Je ne sais pas pourquoi elle veut que j’écrive quelque chose… Je n’ai jamais fait que dicter mes prêches aux auteurs… Je n’ai jamais pris la plume…

Enfin, passons.

J’en étais arrivé à souhaiter la fin du monde. Comme un enfant qui répète « quand est-ce qu’on arrive ? » Je répétais à qui voulait l’entendre : « C’est le temps de la fin du monde… ? C’est la fin du monde ! »

Et elle s’est assise devant moi et m’a répondu « Ha bon ? Pourquoi ? »

J’avais oublié le concept même d’espoir… Elle me parlait de révolte vécue. Réellement vécue, pas simplement discursive, puis tout s’est mis en place… Tout concordait, mes paroles et ses silences, mes yeux ombrageux, le vernis de joie couvrant ses prunelles survivantes…

J’ai lu qu’elle m’avait pris pour une hallucination. Ce fut réciproque ! J’étais certain d’avoir tant rêvé d’une personne me tenant tête qu’elle avait dû finir par se matérialiser… Elle m’a appris la douleur réelle et l’espé…

Hamlet ou l'exil - chapitre 20

Chapitre 20. Créer, changer. 8 septembre 2014 Nous sommes le 8 septembre, je viens d’écrire quatre-vingt pages qui retracent ma vie depuis ma rencontre avec Hamlet… Ma formation de littéraire me pousse à remarquer l’omniprésence du « je ». Auparavant, je n’employais cet article que pour des courriers officiels. « Je soussignée… »

J’ai dans le cœur des images gouachées, des approximations floues, des photographies d’espoir. Ce sont elles qui m’ont ouvert la voix et la voie de l’écriture. Elles m’ont enrichie en quelque sorte des couleurs de l’humanité. Je ne sais pas pleurer, alors j’écris.

Je me sens meilleure, au sens d’être plus proche de la justesse de mon être. J’admets mes peurs, mes travers, mes qualités aussi…

J’ai la foi.

En quoi ? Qu’importe…

Le vent peut souffler de rage, je ne serai plus debout dans la neige, plus loin que toute solitude. Plus haut, là où je regarde. On ne sait jamais ce qui est beau. On ne connaît jamais vraiment ce qu’on regarde.

Tout était de marbre, im…

Hamlet ou l'exil - chapitre 19

Chapitre 19. Avoir l’enthousiasme. 21 juin 2014 Je suis bien éveillée.

Hamlet m’a demandé d’emménager chez lui.

Je suis bien éveillée…

C’est bien écrit, là, sur ce bouquet…

Je ne lui ai pas encore répondu. J’ai envie de lui hurler que oui… Mais… Le fantastique — au sens littéraire du terme — de notre histoire me prend à la gorge.

Des questions m’assaillent : et demain, et l’année prochaine, et ensuite… ? Il ne vieillira pas… Les auteurs trouvent des pirouettes pour cela… Je ne fais que recopier leurs mots dans d’autres langues… Je me suis dirigée vers chez lui sans m’en rendre compte et arrivée devant la porte. Je sonne.

– Oui, évidemment que oui ! ce cri m’échappe et sonne si vrai.

– Alors je vis un très beau rêve, me répond-il en m’embrassant.

– J’ai l’impression de tenter ma chance pour le bonheur.

– J’avais peur que tu refuses… Mais j’ai envoyé valser tous mes doutes en imaginant… Si seulement tu, si seulement, tu disais oui.

– Je te le dis Hamlet. Oui !

22 juin 2014 Le lendemain…

Hamlet ou l'exil - interlude

Interlude 30 mai 2014 Nous sommes partis en week-end. En Normandie. Avant les célébrations du 6 juin.

Une balle. Rien qu’une.

Je l’ai reçue en plein cœur ce soir-là.

On a tué un rêve de paix.

Dimanche dernier j’ai cru mourir… J’ai pleuré, Hamlet aussi. Il faut dire qu’il était là le 6 juin. Il y a 70 ans. Bataillon britannique.

Hamlet dit que dimanche n’était pas si grave. Que les idées sont plus fortes que la haine… Mais cette haine a fait entrer la suspicion entre les êtres. Encore davantage…

De toute façon, nous ne regardons jamais ce qui est, seulement ce que nous voulons y voir… « Aller de soi ne nous arrive jamais » disait Léonard Nolens…

Et effectivement… Rien ne semble avoir changé…

« Ce soir restera dans ma mémoire : la lune écarlate comme mes yeux d’avoir tant pleuré, cette lumière jaune sur une table sans chaise, une échelle contre un arbre stérile, leurs ombres monstrueuses, le souvenir du grondement des bombardiers, le grincement des volets et le bruit des criquets, le ve…

Hamlet ou l'exil - chapitre 18

Chapitre 18. Être pris pour un autre. 14 mai 2014 Depuis que nous sommes rentrés, Hamlet semble intrigué, perplexe. J’ai l’impression qu’il se pose un tas de questions qu’il n’ose formuler. Peut-être pour ne pas me brusquer, pas me blesser. Je commence à ressentir une certaine angoisse. Et s’il voulait me laisser tomber ? Et s’il avait vu quelque chose de moi à Mostar qui lui a déplu ? Je n’y tiens plus :

– À la fin, qu’est-ce qui te rend si perplexe ?

– Ce que t’a dit cette femme, ce qu’ils disent à peu près tous là-bas, « ne pas oublier », pourquoi pas « se souvenir » ?

Je reste interloquée. Ce n’était donc que ça ?

– Quoi c’est tout ?

– Oui, que veux-tu qu’il y ait d’autre ? C’est une question philosophique et linguistique, c’est ce qu’il y a de plus important pour comprendre les gens.

– Sûrement oui… J’avais peur que… enfin, ce soit quelque chose que j’aie dit, ou fait.

Il me regarde, parfaitement abasourdi.

– Comment ? Mais euh, non, absolument pas !

Je me jette dans ses bras co…